Manifeste

NOISE BEFORE LANGUAGE

Lorsque l’on me parle de bruit, je pense au mot anglais noise (\nɔɪz\). Utilisé dans tous les contextes et à tout moment, je me suis demandé d’où venait le mot noise, quelle était son origine et quel sens a-t-il pu avoir par le passé. Je me suis ainsi rendu compte qu’une bonne part de la musique actuelle, lorsque l’on parle de musique bruitiste, de musique noise ou encore de musique électronique, n’a rien de vraiment nouveau. L’idée principale de ces musiques a tout simplement été occultée pendant des siècles. Pour retrouver l’idée qui rassemble toutes ces musiques il faut retourner en 1655, dernière date à laquelle le mot noise (\nwaz\) trouve encore un sens sonore en langue française.

Ce terme, avant de passer en Angleterre est issu du mot français : noise \nwaz\.

Nous pouvons trouver sur le net le dictionnaire de Pierre Borel datant de 1655 (MDCLV) intitulé, Trésor de Recherches et Antiquitez Gauloises et Françoises, dans lequel la définition du mot noise prend tout son sens.

Il est précisé que ce mot signifie (je reprends la définition) (1) :

« NOISE, querelle, bruit & vient du bruit que font les noix remuées ou de noxa. Mais dans Perceval il est pris en bonne part, à savoir pour le bruit que les violons font à une noce, lorsqu’il dit :
Et iougleor y font grand noise.
Faire NOISE signifie aussi se réjouir, dans le Roman de la Rose lorsqu’il parle en cette sorte :
Le roussigneau alors s’efforce
De chanter, et de faire noise.
Et ailleurs il appelle NOISE, le bruit agréable ou murmure que fait une fontaine. Mais en général on l’a employé pour dire faire bruit. »

A cette époque la musique devient savante et est enseignée aux côtés des mathématiques, de l’astronomie etc. Le bruit n’est pas considéré comme étant de la musique et ne l’a jamais été auparavant. D’ailleurs il n’existe aucun mot latin pour dire bruit (2). En 1670 sort L’abrégé de musique de René Descartes et finit d’achever les questions sur le bruit pour les 2 siècles à venir. Pour lui, le bruit n’est pas de la musique et cela rentre dans toutes les têtes.

En 1700, cinquante ans après l’édition du dictionnaire de Borel, le mot noise est réduit à la simple définition de chercher querelle et a disparu du vocabulaire courant (3).

Il faudra attendre la fin du XIXe et le début du XXe pour que la question du bruit ré-apparaisse en musique.

La musique comme nous la connaissons actuellement est écrite et composée. Nous pouvons ainsi dire que la musique est avant tout un langage et un langage à base de mathématique. Cette composition permet à l’auditeur de reconnaître l’origine de cette musique. Est-ce du Rock’N’Roll, de la musique chinoise traditionnelle, de la Country Américaine ? etc… Nous écoutons ces musiques au travers de cette prédominance, c’est à dire qu’une fois le langage compris nous commençons à écouter et à apprécier, ou non. La manière d’écrire et de composer une musique changera notre perception d’écoute. Nous avons donc besoin de décoder le code qui nous est proposé.
J’aimerais simplement poser une question :

« Qu’y a-t-il avant le langage ? ».

Je répondrais qu’il y a le son, mais pas que.

Les recherches menées en archéo-acoustique ont pu déterminer que d’anciennes civilisations se servaient de son pour modifier notre perception. Ces sons, dans le cas présent la fréquence de 110hz, change fondamentalement notre écoute. Un transfert de notre écoute de l’hémisphère gauche à l’hémisphère droit s’opère. C’est à dire que la zone de notre cerveau dédiée au langage est moins utilisée que la zone de notre cerveau dédiée au traitement émotionnel (4). Nous sommes ici en présence d’un phénomène physique naturel qui nous permet d’utiliser une autre zone de notre cerveau pour écouter. Cela n’a rien d’anodin et la société actuelle, régie par des codes et des mathématiques, ne nous aide en rien à accepter d’autres modes d’écoute.

La noise est faite de sons, d’une multitude de sons que nous avons bien du mal à distinguer les uns des autres parfois. Certaines fréquences associées à d’autres créent des phénomènes d’otoémission acoustique, qui n’existent que dans notre oreille. D’autres créent de nouvelles fréquences que l’on peut considérer comme des voix qui n’existent pas dans la proposition de base, comme dans la quintina (5) ou encore dans les EVP (6). On se sert d’autres fréquences pour faire rentrer en résonance le lieu dans lequel nous nous situons.

Je dirais que la noise n’est pas une musique composée et se situe avant le langage. Ces productions sont faites de sons qui s’assemblent et se désassemblent, et créent des temporalités différentes à chaque instant. La pièce 4’33 de John Cage est l’exemple le plus riche qui nous est connu pour comprendre ce qui est sous-jacent à la musique et au principe d’écoute. Cette pièce est composée, écrite, et contient des mesures, c’est-à-dire des notions de temps définies à l’avance. Mais que se passe-t-il à l’intérieur de ces mesures ? Il se passe tout, et dans cette période, les notions de temps et d’ordre sont totalement remises en question. Zbigniew Karkowski disait :

« Order is an exception. » (7)

Et oui, l’ordre est une exception mais nous en avons fait une règle.

Ce qui se rapproche le plus en mathématique de la notion de désordre est la notion de chaos. Le chaos n’est pas ordonné suivant une logique prédéterminée. Mais le chaos régit notre vie et notre quotidien. Tout d’abord au travers du climat, ensuite de notre système solaire puis dans une plus grande échelle notre univers.

Claude Debussy, un sacré petit visionnaire, disait :

« J’aimerais voir, et je réussirai à produire moi-même de la musique entièrement libérée des ”motifs”, ou plutôt constituée d’un seul motif continu que rien n’interromprait et qui ne reviendrait jamais sur lui-même. » (8)

La noise se distingue des autres musiques par son mode d’écoute, son mode de fabrication, son mode de perception. Je dirais que la noise n’est pas clivante et n’est pas non plus une musique extrémiste comme on l’entend si souvent dire. Je dirais même que la noise est basée sur un mode d’ouverture, où les choix d’écoutes ne sont pas uniquement proposés par le performeur, mais l’auditeur à le choix d’écouter et de discriminer tout ou partie des sons et est souvent le producteur des sons qu’il écoute.

La noise a de multiples facettes, où le bruit peut émerger du silence, où le bruit peut être si prenant et envoûtant que tous les sons ne font plus qu’un. La noise peut être transcendante, physique, peut nous rapprocher de la matière ou nous en détacher complètement. La noise est un mouvement permanent du corps, de l’esprit et des sons. Les productions sonores faites de bruits sont des propositions de l’instant et faites de surprises. Et personnellement j’aime les surprises.

 


1. Trésor de recherches et antiquitez gauloises et françoises (par Pierre Borel).

2. Du ‘psophos’ au bruit : sur les origines et les transformations de l’objet au XVIIe siècle, Chapitre 1 : Du « bruit grec » et de l’absence d’un « bruit latin ».
https://www.academia.edu/7732653/

3. Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots François, tant vieux que modernes, & les Termes des Sciences et des Arts, Seconde Édition (par Antoine Furetière).

4. L’archéo-acoustique nous montre qu’il y a des millénaires, plusieurs civilisations à travers le monde utilisaient le son pour manipuler la conscience

5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Quintina

6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Phénomène_de_voix_électronique

7. Workshop à Apo33, Nantes, 2010

8. Ocean of Sound de David Toop

 

Définition du mot noise dans les dictionnaires d’autrefois :
http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/dicos/pubdico1look.pl?strippedhw=noise

Le mot noise dans le Dictionnaire générale de la langue Française du commencement du XVIIe siècle :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k206410m/f461.item.zoom

Le mot noise dans le Dictionnaire de l’ancienne langue Française et de tous ces dialectes du IXe au XVe siècle de Frédéric Godefroy :
http://micmap.org/dicfro/search/dictionnaire-godefroy/noise

Page des dictionnaires généraux de la langue Française : https://fr.wiktionary.org/wiki/Wiktionnaire:Références#Fran.C3.A7ais